LA MAIN GAUCHE

 

Derek MUNN

 

Publié en avril 2022

Inspiré du film « La Nuit du chasseur », La Main gauche imagine, deux générations plus tard, les échos de cette histoire dramatique et le poids d’un étrange héritage dans la vie de Shelley, artiste plasticienne.

 

D’origine américaine, Shelley a fait sa vie en France et la partage avec Stéphane, sa compagne. Alors qu’elle apprend qu’elle est retenue pour une résidence de création sur le thème des barricades, Shelley est obligée de retourner quelques jours aux États-Unis pour régler une mystérieuse histoire d’héritage. Un voyage qu’elle fait à contre-cœur vers un passé qu’elle a fui, une langue, une culture qui lui sont devenues depuis longtemps étrangères, et vers un frère très croyant, Billy, qui est tout ce qu'il lui reste de famille, mais avec qui elle ne sait plus communiquer.

 

Le roman plonge le lecteur dans deux temps portés par deux voix qui se relaient : celle du journal que tient Shelley pendant son voyage et celle, plus intime encore, du monologue intérieur que Shelley, quelques mois après son retour, adresse à elle-même en retranscrivant le carnet dans lequel elle a accumulé des idées, croquis et photos en prévision de sa résidence. 

 

Pour donner du sens à ce voyage et à son héritage, elle tente de les intégrer à son travail, de les transformer en projet artistique dans le cadre d’une exposition.

Couverture et charte graphique :

© Carole Lataste / N’A QU’1 ŒIL


 

EXTRAIT

 

" Un petit coup de barre. J’ai posé le stylo, reposé les yeux. Les mots ne récompensent pas comme une touche de peinture.

Je bois de l’eau, je respire l’air plastifié, j’écoute, non j’absorbe le brouillon sonore de la cabine, comme des acouphènes. Mon voisin a profité de mon inactivité pour lancer quelques bribes de conversation. Je suis polie. J’ai de la chance, ayant payé moins cher je n’ai pas choisi mon siège, mais je suis côté couloir, ce que je préfère. Cette petite liberté au moins. J’ai repris le stylo. Mon voisin a dit que probablement on nous servira à manger bientôt.

Je suis perdue sur la page, dans l’air. Je ferme les yeux, respire, j’ai le souvenir d’une autre ambiance dans les vols de ma jeunesse, mes premières traversées, des couleurs chaudes, l’odeur poussiéreuse de moquette, maintenant tout est lisse, froid. J’ai l’impression que l’intérieur de ma tête est pareil, rien n’accroche, je suis effrayée par la platitude de ma pensée. C’est comme si je ne connaissais pas mon rôle, ne trouvais pas la motivation du caractère que je suis censée jouer. J’ai peur de régresser. D’être retenue. Ça m’a toujours fait cet effet, j’ai toujours eu besoin de me dire que je suis adulte, c’est ridicule, en même temps je sais qu’il me reste toujours un petit doute. Puis s’il y a cette nécessité de le dire, de le répéter, c’est peut-être que je ne sais pas ce que ça veut dire. Est-ce que ça veut dire quelque chose ? Être adulte. Est-ce que c’est une obligation individualisée, ou un déguisement convenu ? Comme avoir un âge, l’âge que j’ai. Il me semble plutôt les avoir tous encore jusqu’au présent. 4 ans, 7 ans, 15 ans, 20, 30, 40..., sables mouvants, chiffres fractals, je ne les ai pas éparpillés, ne m’en suis pas délestée. Mais je ne peux pas les retrouver juste comme ça, quand je voudrais, c’est eux qui viennent comme ils veulent, ils se mélangent, ils font de l’oubli un souvenir. Le travail n’est ni de se souvenir ni d’oublier mais d’accepter. Quand je peins, c’est comme ça, les idées sont comme des tunnels, des trous de ver qui relient, qui unissent les temps, des espaces divers, sans hiérarchie, sans ordre ni désordre. Tentatives laborieuses de saisir des utopies fulgurantes.

Ici je ne saisis rien pour l’instant, surtout pas moi-même. J’ai encore le regard bridé, je ne le laisse pas aller trop loin. Je n’ai pris aucune photo, n’ai fait aucun croquis. Il n’y a rien de très passionnant, mais il y a quelques formes, quelques angles qui pourraient peut-être servir. J’imagine une sorte de morbidité dans tous ces rangs de hauts de tête vus de derrière, touffes de chevelure, calvities, scalps. Je veux prendre aussi le dos du siège devant, haut comme une stèle, mais encore plus sinistre avec l’œil morne du petit écran qui y est inséré. Je pense à la tombe d’Andy Warhol filmée 24 heures sur 24. Elle est bien décorée par les fans, mais la pierre, qui par certains angles ressemble à un écran d’ordinateur portable, reste terriblement inerte. Avec le progrès, j’imaginerais bien un vrai écran encastré dans la pierre où les visiteurs se regarderaient en train de regarder la tombe, une sorte de prolongement de ses Screen Tests, une façon d’entrer dans son cinéma, ou de simplement partager son narcissisme.

Je sais que je ferai des photos, je ferai quelques croquis aussi. J’ai assez d’expérience pour ne plus avoir cette timidité, assez l’habitude de travailler, de m’exposer en public, mais pour le moment non, je ne suis pas assez à l’aise, je ne suis pas encore moi ici. C’est une hésitation artificielle. Cette peur de régresser me fait régresser. Je suis en transition. Je restructure mes défenses. J’écris en cachant la page avec mon bras gauche comme un enfant à l’école. J’invente une résistance contre ce voisin inquisiteur, il ne lit probablement pas le français, mais je lui fais porter tout ce qui m’attend.

Je reviens vers un passé où je n’ai jamais mis les pieds. Je reviens vers mon nom, je reviens vers l’époque où je portais mon nom comme une jolie petite robe de poupée, un bref moment où Shelley était moi, moi j’étais Shelley, il y avait du soleil, rien ne me questionnait. Je reviens vers une langue où je ne suis plus chez moi, dans laquelle je ne suis plus active, n’ai plus de vigilance, une langue que j’ai abandonnée, une langue sans doute, qui s’exprimera à ma place, qui s’exprimera en moi malgré moi.

Je suis en résistance."