Série "Tout un Peuple" 

 

Au Funérarium

avril

 

Patrice Luchet

 

Publié en mars 2022

 

On est au funérarium. Pourtant, il ne manque personne. Le groupe est au complet, ils et elles sont tous là, enfin tous sauf Ousmane, qui est là, mais sans y être. 

Aujourd’hui, il ne dira rien, même quand on lui parlera.

On est en avril et plus de sept mois se sont écoulés depuis que filles et garçons se sont rencontrés ou retrouvés au sein d’une classe de troisième le jour de la rentrée scolaire.

On est au funérarium et c’est l’un des leurs qu’ils et elles accompagnent aujourd’hui, avec calme et simplicité, chacun veillant sur l’autre, tous se serrant les coudes. Le lieu et les circonstances renforcent leur lien. Ils sont plus qu’une classe, ils sont une famille.

 

 

 CE QU'ILS EN DISENT :

« Après La Rentrée de tout un peuple et la rentrée de septembre, deuxième moment de la série " Tout un Peuple " de Patrice Luchet, avril.

Des ados sont au funérarium pour le départ de l'un d'eux. Ce n'est pas fun, fun, fun, a priori ; c'est en réalité fun-fun-fun-érarium ou funky funérarium, comme il y eut Funky collège auparavant. (...)

Assumant le pathos frontalement par ce titre (on peut difficilement faire moins feel good), il peut dès lors s'en dégager. Le gamin est mort. Il est mort, il est mort et il disparaît. C'est acté, on peut commencer sans chantage affectif sur l'issue.

À l'inverse, Patrice Luchet va justement partir de là pour allumer un contre-feu, celui de ce petit peuple solidaire, en communion, qui prend soin de lui, qui vit et qui veut croire dans la puissance de la langue pour dire ce que les éléments de langage stéréotypés des croque-morts sont incapables de formuler.

Le texte ne parle que de la vie, incandescente, celle qui nous brûle, nous consume. »

Julien d'Abrigeon

 

 

 

« Au funérarium » est le second volet (après « La rentrée de tout un peuple ») d’une série qui devrait comprendre douze livres et dont les adolescents (leur vie, leurs codes, leur rapport au monde) sont le sujet. « Au funérarium » est un texte court, dense, une nouvelle en vers libres, poignante et – c’est un paradoxe – terriblement vivante. On sait combien le regard de Patrice Luchet sur l’adolescence est précieux (il suffit de relire « Funcky Collège » ou « Déclarés MIE »), il excelle dans la révélation des détails, dans le subtil renversement des codes, ces moments où – sous son écriture terriblement rythmique – apparaissent les valeurs et les beautés du comportement adolescent. Vivement les dix prochains épisodes.

Éric Pessan

 

 

 

EXTRAIT

« (...)

Ousmane adorait ça

les dérapages

engager un processus 

avec force et éclat

et laisser filer

pour voir

quelles étaient les conséquences

sans être certain

de pouvoir les maîtriser

si on devait résumer

sa vie d’adolescent

on en serait là

voir à quel moment

le contrôle échappe

et tout faire pour se mettre

dans cette situation

d’échappée belle

de brio

où le contrôle n’est plus possible

où le frein ne suffit plus

à contenir la vitesse

où la roue grésille

sur les gravillons

grave le sort

du conducteur

en équilibre provisoire

Ousmane vivait

pour ses moments

cette instabilité qui le rendait

seigneur

seigneur du bitume

Ousmane grand seigneur

Ousmane frayeur de pistes

 (...) »