Vicki et Mr. Lang

 

Jean-Paul Engélibert

 

Octobre 2022

1953, Hollywood. Fritz Lang tourne Human Desire, un remake du film de Jean Renoir, La Bête humaine, adapté du roman de Zola : un drame de la jalousie qui met en scène un triangle amoureux et le porte à la haine, à la violence et au meurtre.

 

Vicki, une jeune femme mariée à Carl, un homme usé et violent, tente de convaincre Jeff, son amant, jeune cheminot de retour de la guerre de Corée, de l’aider à se débarrasser de son mari. Ce dernier la fait chanter après avoir assassiné un homme riche et influent dans les bras duquel il avait poussé son épouse pour conserver son emploi.

 

Qui est Vicki Buckley ? 

Une femme fatale cynique, menteuse, perverse, usant de ses charmes pour manipuler les hommes et arriver à ses fins ?  

Ou bien une jeune femme victime d’une Amérique puritaine, de la violence et de la lâcheté des hommes, qui cherche désespérément à sauver sa peau ?

La Bête,  c’est elle, martèlent les producteurs. 

Mais pour Fritz Lang, le Mal est partout, pas seulement sur les épaules de Vicki. Excédé par la bêtise de l’idéologie hollywoodienne et ce qu’il voit comme un moralisme niais, il se bat pied à pied pour déjouer les injonctions des producteurs avec la seule arme qui lui reste : la mise en scène. C’est la mise en scène qui montrera que Vicki n’est pas la garce que le scénario a fabriquée, mais une femme beaucoup plus complexe et riche de secrets.

 

Portrait du vieux Lang en artiste

Inspiré de faits réels, Vicki et Mr. Lang  est un roman construit autour de la relation passionnelle qui unit Lang à son héroïne (le réalisateur n’est-il pas aussi secrètement amoureux de son actrice, Gloria Grahame ?) : l’auteur réinvente des personnages authentiques (Fritz Lang, les acteurs du film) et fond la fiction dans la fiction, le film dans le tournage du film tel qu’il l’imagine.

Entrecoupant le récit de Human Desire de scènes d’écriture du scénario, de scènes de tournage, d’autres encore où Lang s’interroge ou se remémore des tournages passés, le roman alterne les points de vue sur Vicki, celui du cinéaste, celui du narrateur, tous deux scrutant son âme, pour mieux la cerner et percer son mystère.

Jean-Paul Engélibert imagine un Fritz Lang virtuose de la mise en scène, travailleur acharné, obsessionnel, mais aussi vieillissant (il a 63 ans), solitaire et désabusé, tyrannique sur le plateau : sa carrière américaine touche à sa fin et 3 ans plus tard, ne parvenant plus à tourner à Hollywood, il rentrera en Allemagne pour y faire ses 3 derniers films. Volontiers méditatif, regrettant peut-être sa jeunesse en Allemagne, il se retourne avec nostalgie sur un passé où il avait les coudées franches pour exercer son art.

Couverture et charte graphique :

© Carole Lataste / N’A QU’1 ŒIL


La presse en parle :

Le 16 décembre 2022

Pour lire l'article en ligne : https://www.transfuge.fr/2022/12/06/lang-le-maudit/

 

EXTRAIT

 

 

Est-ce le bon choix, si près du début de l’histoire, cette scène qui dit déjà tout, menant Vicki de l’ennui conjugal d’une femme mariée trop jeune à un homme trop vieux qui n’a rien d’autre à lui offrir que son âge, son maigre salaire et les désillusions qui vont avec (avec l’âge comme avec le salaire), la menant de là au déclenchement de la tragédie, puisque c’est ce qu’elle fait en décrochant le téléphone, précipiter le déraillement de ce mariage fragile, le lancer sur la voie du pire, et foncer vers le vide non pas pour sauter en marche, mais pour entraîner tout le monde dans la même chute, Carl non plus ne s’en tirera pas, et on se demandera jusqu’à la fin dans quelle mesure elle le savait, dans quelle mesure elle a prononcé sciemment leur condamnation, la sienne et celle de Carl, parce que, peut-être, il n’y avait, pour elle, dans cette vie que rien ne pouvait sauver, rien d’autre à faire, est-ce le bon choix ? Il ne peut pas ne pas se poser la question, mais il connaît la réponse. Donner le maximum d’intensité tout de suite, tendre le drame et ne pas laisser le fil se rompre, il a toujours fait comme ça, ça ne déplaît pas aux Américains, c’est au moins quelque chose qui ne leur déplaît pas, pense-t-il, c’est au moins ça qu’il peut faire, dans ce monde-là, dans cette industrie-là, où tout est étroit, où tout est pauvre, où il faut toujours ruser de la pire des façons pour faire quelque chose de correct, qui échappe à leur amour coupable du scandale. Une œuvre d’art est un crime qu’on n’a pas réalisé, un crime sans scandale, innocent, mais, pense-t-il, c’est justement cela le pire des crimes.

 

(...)

 

 

Il sait exactement depuis quand le film lui échappe. C’était une belle matinée d’été. Il admirait la plaine qui se déroulait à l’infini devant lui comme un océan. Il goûtait le silence des collines, l’assaut immobile de leurs vagues dressées vers le ciel. Et Lily est arrivée : Jerry l’attendait au téléphone. Jerry? Oui, Jerry Wald. Il voulait le voir l’après-midi même. À 14 heures, quand il est arrivé à la Columbia, Alfred était déjà dans l’antichambre. Il le sait maintenant : c’est le regard d’Alfred qui lui a révélé ce qu’il allait entendre. Alfred avait déjà compris. Mais ils n’ont même pas pu en parler, Jerry est sorti de son bureau tout de suite, souriant, bonhomme, plus cordial que jamais. Il les fait entrer, les fait asseoir, leur offre des cigares, leur offre du feu, tout sourire, allant et venant, faisant des blagues, puis passant derrière son bureau, s’asseyant, puis prenant un air contrit, rentrant le visage dans son double menton, posant son doigt boudiné sur le scénario ouvert devant lui, qui l’attendait : Vous vous trompez tous les deux. Le film s’appelle La Bête humaine. Mais dans votre histoire, tout le monde est une bête. 

Il savait déjà ce qu’il allait entendre. Il était prêt. Il n’y a qu’une bête, c’est la femme. 

Alfred était consterné. Il n’arrivait pas à répondre. Le silence pesait, comme si chaque seconde de silence épaississait l’air entre eux, donnant davantage de consistance aux paroles de Jerry, les solidifiant, les pétrifiant, les rendant indestructibles. Des paroles dures comme de la pierre. Il a fallu qu’il se batte seul. Peine perdue. Jerry avait décidé. Et HC derrière lui avait décidé. Le héros doit être un vrai héros, un jeune premier, cent pour cent américain, pur, éprouvant des sentiments purs. Un homme normal, dit Jerry. Il se souvient de chaque mot. Chaque mot était un coup de poignard. C’est John Doe, dit-il, tu sais, comme s’il pouvait lui apprendre ce qu’était un John Doe. Gordon – il s’appelait encore Gordon – est un garçon sain. Il revient de la guerre, il est célibataire, il rencontre cette femme, il tombe amoureux, quoi de plus normal ? Elle est mariée, d’accord, mais c’est elle qui le séduit, c’est elle qui veut se débarrasser de son mari. 

– Jerry, tu as vu le film de Renoir. Nous l’avons vu ensemble. C’est une tragédie. 

– Bien sûr c’est une tragédie. Le jeune homme, Lantier, c’est ça, Lantier ? Lantier, oui, il manque de tuer la fille qu’il aime dans un coup de folie, et il tombe amoureux de la femme mariée, et au moment où il se décide à liquider le mari, sa folie le reprend et il assassine sa belle à coups de couteau. C’est un beau film, c’est un très beau film, mais c’est un très beau film européen. C’est impossible ici. Vous savez bien qu’on ne peut pas. Vous avez déjà vu une noirceur pareille ? 

– Une tragédie est une tragédie, Jerry. Les gens aiment le tragique. 

– Les gens aiment les émotions fortes. Ils veulent être secoués, mais ils veulent une bonne fin aussi, et de l’espoir. On ne leur vendra pas une histoire où tous les personnages sont des assassins. 

– C’est ça, l’intérêt de cette histoire. Tous les personnages sont des assassins, qu’ils commettent le crime réellement ou qu’ils le commettent en pensée. Tous sont coupables. C’est ça que tu as aimé dans le film de Renoir. 

– Ce que j’ai aimé, c’est que Renoir met du sexe partout.

– Du sexe ?

– Partout. Les trains qui entrent dans les tunnels, Fritz !

– Un train est un train. Un tunnel est un tunnel. Ce ne sont pas des symboles.

– Ne sois pas naïf. Ce n’est pas à toi que je vais apprendre ce que c’est qu’un symbole. Ça, on le garde. Ça, c’est la force de l’histoire. Une femme qui a tué son amant avec son mari et qui prend un autre amant pour qu’il la débarrasse de son mari. 

– C’est encore une histoire de triangle amoureux. Ce sera la millième histoire de tromperie et de jalousie.

– Et alors ? C’est le monde comme il va. On est trompé, on est jaloux. C’est la réalité.

– La réalité n’est pas aussi simple. La maladie de Lantier fait aussi partie de la réalité.

– En Europe peut-être, mais pas en Amérique. En Amérique, nous voulons des héros.

– Jerry, je vis ici depuis vingt ans, ne me dis pas ce que veulent les Américains. Si nous faisons de Gordon un gentil garçon, il n’y a plus de tragédie, il n’y a plus que le mari, l’amant, et une femme fatale. C’est du déjà-vu.

– Une femme fatale, tu l’as dit. Tu les aimes aussi, non ?

– Je veux que le film soit réaliste. Je veux qu’il représente des sentiments humains, je ne veux pas de vieilles ficelles, je ne veux pas de préfabriqué.

– Personne ne veut de préfabriqué. Quand tu as tourné The Big Heat, avec ce flic qui s’en prend à la pègre pour venger le meurtre de sa femme, ce n’était pas préfabriqué. Ce type était un dur. Il n’était pas conventionnel. Et c’était un héros américain. 

– Héros américain. Tu n’as que ces mots à la bouche. Et HC, qu’est-ce qu’il en pense ?

– Harry est d’accord avec moi. Nous ne voulons pas produire un film anti américain.

Un rictus de dégoût s’est imprimé sur son visage. C’est comme s’il n’avait jamais disparu depuis. Il ôte ses lunettes, ferme les paupières, essaie de se décontracter. Il a encore des marges de manœuvre.